Communication ‘Les phobies’, Médiathèque Montaigne

Communication ‘Les phobies’, Médiathèque Montaigne

1, place du Contr’un – 34110 Frontignan la Peyrade

Par Fred Fliege (Psychologue, enseignant et chercheur au CEPPA – Centre Européen de Psychologie clinique et de Psychanalyse, 110, ave d’Ingril – 34110 Frontignan – Tél. : 06 62 62 92 55 – N° Formateur : 91 34 08441 34

Les phobies

Avant-propos

Dans l’antiquité grecque, on honorait la divinité Phobos afin de conjurer la peur de partir au combat. En Occident, les peurs irraisonnées étaient soignées par la médecine traditionnelle ou rituelle. Et, certaines maladies, comme l’hépatite ont longtemps été attribuées au domaine de la peur, sous l’appellation de jaunisse.

C’est vers 1870 que la psychiatrie utilise le terme sous forme de nom (substantif), et l’intègre dans sa nosographie.

Classification psychoclinique des phobies

Les phobies spécifiques (ou phobies « simples »), où les symptômes sont déclenchés par un objet externe : souris, avions, sang, etc. Souvent négligées par l’entourage et parfois tournées en ridicule, elles peuvent être source de détresse psychologique majeure, et, dans certains cas, d’un impact sérieux sur la qualité de vie (phobie des transports, phobie des animaux, phobie des phénomènes naturels…).

La phobie sociale, à savoir la peur d’interagir avec les autres, ou d’aborder ses semblables.

La phobie sociale n’est pas une simple timidité mais un trouble chronique invalidant, caractérisé notamment par une anxiété intense et un évitement de la plupart des situations sociales, pouvant causer une détresse considérable et entraîner une dépression.

L’agoraphobie, c’est-à-dire la peur se trouver au milieu d’une foule ou d’un vaste espace, mais aussi celle de quitter son environnement familier, ou de se retrouver à un endroit dont il serait difficile de partir.

L’hypocondrie ou la peur d’être malade.

La plupart des phobies représentent l’exacerbation d’un sentiment normal, tel la peur des avions.

Les symptômes phobiques varient fortement d’un sujet à l’autre, et peuvent se traduire par des attaques de panique, une sensation de mort imminente, la tachycardie, des sueurs, etc.

En général, les sujets souffrant de phobie tendent à fuir l’objet phobogène ou encore, lorsqu’ils sont forcés de l’affronter, s’arrangent pour être accompagné d’un objet « contrephobique » qui les rassure : gri-gri, boîte de médicaments ou une personne.

Cependant, les phobies peuvent se présenter sous des formes infinies.

Nosographie psychiatrique

Dans les classifications psychiatriques, comme le DSM, les phobies équivalent à des troubles anxieux. On estime que 5 à 25 % de la population générale souffre de phobie(s). Les phobies représentent même la psychopathologie la plus fréquente chez les femmes, et la 2e plus fréquente chez les hommes. Le diagnostic nécessite d’écarter toute origine organique de la symptomatologie (notamment, des urgences pouvant avoir la même présentation – infarctus, embolie pulmonaire, phéochromocytome, AVC, hypoglycémie…), une névrose plus structurée, un trouble dysthymique ou une psychose (phobies atypiques). La phobie se caractérise par une peur irrationnelle et majeure en présence du stimulus phobogène, pouvant évoluer vers une attaque de panique si l’évitement n’est pas possible.

Les phobies ne deviennent des « pathologies » que lorsqu’elles entraînent une souffrance importante chez le patient, et une détérioration de sa qualité de vie. Elles deviennent alors invalidantes de par les symptômes en présence du stimulus phobogène, et de par les stratégies que doit mettre en place le patient afin de les éviter.

Paradigme psychanalytique

Sigmund Freud constate, dès 1894, que des symptômes phobiques existent dans de nombreuses psychopathologies.

Freud préfère désigner le terme de phobie par celui d’« hystérie d’angoisse », qu’il décrit comme une névrose où le symptôme phobique est central ; la libido n’est pas vécue mais transformée en angoisse.

Selon M. Plon la phobie est l’un des symptômes que la psychanalyse permet de soigner le plus rapidement, en faisant sa causalité ultime : l’angoisse.

Du point de vue psychanalytique, le mécanisme sous-jacent aux phobies correspond au déplacement de l’angoisse (sans objet) vers un objet ou une situation du monde extérieur.

Diagnostic différentiel de la phobie

Crainte marquée et persistante, excessive ou irrationnelle, déclenchée par la présence ou l’idée anticipative d’un objet ou d’une situation spécifique (par exemple : vol en avion, hauteurs, animaux, recevoir une injection, voir du sang).

L’exposition au stimulus phobique provoque une réponse d’inquiétude, qui peut prendre la forme soit d’une crise de panique liée à la situation, soit d’une prédisposition à une telle crise.

Chez les enfants, l’inquiétude peut être exprimée des pleurs, la mauvaise humeur, la rigidité, ou par le fait de se cramponner à quelque chose ou quelqu’un.

Les situations phobiques sont soit évitées, soit supportées avec une détresse intense.

L’évitement, l’anticipation anxieuse ou la détresse dans la situation redoutée peut interférer de manière significative avec le quotidien normal de la personne, avec son fonctionnement professionnel (ou scolaire), avec ses activités et rapports sociaux.

Facteurs déclenchants et causalité psychique

Les facteurs d’apparition d’une phobie sont mal connus. En plus des composantes post-traumatiques, on peut leur supposer une origine archaïque et inconsciente. Les psychologues cognitivistes considèrent la phobie comme un comportement appris et renforcé au cours de la vie du patient. Du point de vue cognitivo-comportementaliste, le traitement de ces troubles ne nécessiterait point la compréhension de leur étiologie, c’est-à-dire de leur causalité psychique.

Traitement

Il existe trois approches principales : cognitivo-comportementaliste, médicale et psychanalytique.

Psychothérapies

 

Thérapies cognitivo-comportementales

Si les TCC permettent de faire céder passagèrement la phobie, force est de constater que celle-ci reparaît alors, telle quelle ou sous forme d’autres manifestations pathologiques, au terme de quelques semaines, ou quelques mois tout au plus.

Et lorsque la phobie se déplace vers un autre symptôme, ce dernier s’avère généralement plus grave que les troubles initiaux.

Médication

Les psychiatres peuvent, afin d’apaiser temporairement les souffrances liées à ce type de pathologie, prescrire au patient certains médicaments, tels des anxiolytiques (notamment benzodiazépines), ou encore des antidépresseurs (p.ex. des bêtabloquants).

Psychanalyse

Selon le neurologue, psychiatre et psychanalyste Mortimer Ostow, il vaut mieux s’efforcer de résoudre la causalité psychique de la phobie, et, les améliorations qu’apportent les TCC n’ont guère de valeur thérapeutique, puisque le symptôme est rapidement remplacé par un autre.

Recherches, menées par le CEPPA, sur la phobie

La phobie, toujours d’actualité, comporte un intérêt inépuisable pour la recherche psychologique, et, en particulier, la clinique psychanalytique : elle représente un symptôme qui peut conduire le sujet aux espaces les plus intimes de son être.

Car, en instaurant une limite à l’angoisse, elle définit ce dont le sujet tend à se protéger. Cependant, on ne saurait comprendre ce phénomène sans s’appuyer sur l’hypothèse de l’inconscient. Si on considère la position des psychiatres, quand ils ont séparé les névroses des psychoses, distinguant ainsi la phobie et l’obsession de la « folie », on s’aperçoit qu’ils se sont empressés d’évacuer la question du fondement inconscient de ces manifestations, pour ne retenir qu’un répertoire de formations réactionnelles et de troubles anxieux.

Cette posture ouvrait la voie à une psychologie du comportement, et le problème de la causalité psychique passait ainsi à la trappe. Lacan parlait à propos de ces thérapies d’« une idéologie de la suppression du sujet, idéologie qui, tout naturellement, privilégie ce qu’elle croit être une psychologie scientifique sans s’interroger sur ce qu’est une science amputée du sujet ». La phobie a ainsi perdu sa singularité, et, elle a été classifiée en tant qu’état anxieux au même titre que certains tocs.

Freud a élaboré une autre clinique, qui redonnait leur place au symptôme et à son noyau phobique. L’hypothèse de la défense inconsciente a ouvert une clinique du sujet et non du moi. La phobie a ainsi dévoilé sa fonction qui est de borner le champ du désir. La phobie apparaît dès lors comme un mécanisme défensif, à l’encontre d’un élément pulsionnel, non intégré par l’ordre symbolique.

Afin d’illustrer ce processus, Freud s’est référé à une figure de la mythologie grecque, la méduse, qui captive et effraie par sa faculté apotropaïque (l’adjectif apotropaïque (du grec apotropeïn, « détourner ») désigne ce qui conjure le mauvais sort. Un talisman, censé prémunir contre le malheur, est un objet auquel on prête des vertus apotropaïques). Elle surgit chaque fois qu’il y a lieu d’affronter l’angoisse. La phobie renvoie ainsi à une difficulté de symboliser le réel pulsionnel, et incarne une solution protectrice à l’endroit de l’irreprésentable. Par ailleurs, cette manifestation semble renfermer une fonction structurelle, en se différenciant d’autres types de palliatifs envers la défaillance symbolique.

Lacan ne la considère pas comme une maladie, mais comme un modèle mental (J. Lacan, Le séminaire, Livre IV, La relation d’objet).

Elle peut être envisagée à la fois comme un signe, comme un choix structurel, ou encore comme une réponse névrotique à l’angoisse.

A cet endroit, on peut rappeler le commentaire édifiant de Lacan à propos du cas, traité par Freud, du petit Hans. Il affirme que « c’était ça, où il promenait Freud et son père, mais où depuis les analystes ont peur (J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits) ».

C’est l’épisode où Hans, par le biais des petites culottes de la mère, aborde la question du féminin, c’est-à-dire de l’altérité.

Freud résume son point de vue sur les phobies dans une phrase assez condensée : « Ce dont on a peur, c’est manifestement de sa propre libido », S. Freud, « Angoisse et vie pulsionnelle », dans Nouvelles…

Du reste, les données cliniques que nous avons recueillis au sein de SOS-PSY et du CEPPA semblent confirmer que la phobie représente avant tout un symptôme, mis en place pour protéger le sujet contre l’effraction du réel, mais aussi celle du féminin.

La phobie ne relève donc pas d’une problématique banale, que ce soit pour le sujet, pour la psychanalyse, ou pour notre époque.

Présentation d’un cas clinique

 

Sophie, opératrice téléphonique, 38 ans :

Fille unique, Sophie déclare souffrir d’agoraphobie depuis de nombreuses années.

 

Extraits des entretiens cliniques (de juillet 2015 à octobre 2016)

Sophie : « Depuis mon adolescence, je me sentais mal à l’aise vis-à-vis d’autrui. Il me fallait toujours un peu d’alcool pour discuter avec les autres jeunes. La première fois que je suis sortie avec un garçon, j’étais complètement soûle. Et encore, j’ai dû me forcer…

Je m’étais mariée il y avait quinze ans, et, un an plus tard, je voulais divorcer. Mais, à l’idée d’en parler à mon mari, mais aussi de me retrouver seule, j’étais terrifiée.

Il m’aura fallu cinq ans avant d’oser dire à mon compagnon que je voulais divorcer.

Il a accepté sans discuter mais, il était étonné par mon attitude qu’il qualifiait d’‘étrange’. Depuis, je préfère rester seule pour ne plus avoir à affronter ce genre de situation pénible.

Peu après mon divorce, j’ai été embauchée comme opératrice chez ….  Il y avait là une femme formidable qui m’a formée, et, on est devenues de très bonnes copines.

Puis, elle a eu une promotion, et elle est partie à Paris. Après son départ à la retraite, nos échanges se sont espacés, et, j’ai fini par me sentir complètement perdue.

J’avais peur des grands espaces, de la foule, mais aussi des gens en général. J’avais de plus en plus de mal à m’adresser aux autres, surtout à des inconnus ; comme si le contact avait été coupé.

 

Il y a deux jours (au mois de juillet 2015), j’ai traversé une grande place (d’une ville du Midi), au milieu d’une foule compacte, quand j’ai perdu pied. J’aurais voulu disparaître sous terre. J’étais paralysée, je ne voyais, je n’entendais plus rien. C’était horrible.

C’était une vraie crise de panique.

J’avais des sueurs froides, et je me suis laissé tomber à même le pavé, … puis, il y avait comme un blanc. Quelqu’un a dû appeler le SAMU, et on a voulu m’emmener à l’HP.

Mais, avant qu’ils ne démarrent, l’un des urgentistes a averti son collègue que je risquais d’être hospitalisée. En voyant mon effarement, qui devait être bien visible, il a eu le bon réflexe de téléphoner à SOS-PSY.

Et, fort heureusement, l’un de vos stagiaires nous a rejoints quasi sur-le-champ. Il a dû se rendre compte qu’il était dépassé par la situation, parce qu’il a appelé un ‘intervenant titulaire’. Et, vous êtes arrivé au bout d’un quart d’heure ».

FF : A la demande de la patiente, je l’ai raccompagnée à son studio, où j’ai tenté de procéder à un débriefing psychologique avec elle.

Au terme de cette prise en charge post-traumatique, d’une heure et demie, ses angoisses aigües ont provisoirement cédé. Toutefois, le lendemain, lors la deuxième séance de débriefing, je me suis aperçu que son état de choc ne procédait pas seulement d’un traumatisme récent, mais qu’il correspondait au déclenchement de troubles plus profonds, d’allure agoraphobique, associés à une phobie sociale assez sévère.

Sur l’initiative de Sophie, et d’un commun accord, nous sommes alors convenus d’entreprendre une psychothérapie d’inspiration psychanalytique.

Extraits des séances analytiques

 

« A la puberté, j’ai complètement changé. J’ai développé une crainte permanente, comme si j’étais observée.

Pendant mon adolescence, quand les garçons me draguaient, j’aurais voulu rentrer dans leur jeu. Mais, dès que je m’apprêtais à leur répliquer quelque chose, j’avais la sensation qu’il ne fallait pas. C’était est comme un rappel à l’ordre, intérieur, impératif.

Parfois j’obéissais à cet interdit, parfois j’essayais d’y résister. Mais quand je tentais de résister, ça devenait plus fort. A la longue, ça m’a affaiblie.

J’ai cherché à ignorer que j’étais phobique. C’était dur à avaler, comme une honte.

Chaque fois que j’étais sur le point de m’y faire, d’accepter que j’étais malade, je me forçais à me mentir. Même maintenant, j’ai du mal à voir la vérité en face.

Il y a ces moments de terreur, très anciens, qui m’ont vraiment figée. J’ai fini par me détester pour ce que j’étais.

 

Ma mère était envahissante. Comme mon ex-mari. Ça a augmenté mon aversion au contact physique. Tout ce que je ressentais de lui était négatif.

Je le ressentais même physiquement : mon dos se pliait.

C’est au-delà de la souffrance. Plus rien n’avance. Par moments, tout a l’air figé ».

Sophie : « Par moments, je ne sentais plus mon corps. Mes bras et mes jambes ne m’appartenaient plus. Ils m’étaient devenus étrangers ».

F.F. : Etrangers…

Sophie : « Exactement. La volonté ne suffit pas pour sortir de cet état-là. C’est terrible » [Silence prolongé].

« Les regards m’inquiètent. Je dois vivre seule. Pourtant, je ne supporte pas la solitude. Alors, je mets la télé ou la radio, pour avoir une présence ».

« Ma vie relationnelle s’est arrêtée quand j’avais douze ou treize ans. Je n’étais plus capable d’aller vers autrui. Quand je voyais mes camarades de classe, détendu(e)s, j’aurais donné cher pour apprendre leur secret. Tantôt, ça me semblait compliqué et ingénieux, tantôt, je pressentais que ça devait être très simple. Mais, je doutais que ça puisse être simplement expliqué avec des mots. Je me sentais de plus en plus insignifiante et ridicule. Ceux qui étaient à l’aise, ils me semblaient avoir quelque chose de génial, comme la science infuse ou un savoir inné sur le monde.

Mon une angoisse est différente selon qu’elle porte sur mes rapports avec les hommes ou ceux avec les femmes. Dans tous les cas, c’est une angoisse existentielle ».

« C’est ma mère qui portait la famille. Elle gagnait dans toutes ses disputes avec mon père.

Il était brisé par le chômage et l’alcool. Il était rarement présent.

Ma mère faisait comme si de rien n’était.

Mais, avec moi elle se comportait différemment. Elle se confiait à moi, et ne me lâchait pas ».

« J’ai une sainte horreur des conflits. En déménageant à 400 km de chez elle, je cherchais surtout à me libérer. Mais, ça n’a pas vraiment marché ; c’est presque le contraire. Maintenant, j’ai l’impression que je n’arriverai jamais à me dégager d’elle.

Le pire c’est que je commence à lui ressembler.

[Silence prolongé]

Pourtant, ma mère est à l’opposé de ce que j’aimerais être ».

 

FF : A l’opposé.

Sophie : « Oui. Son influence sur moi est maléfique, et vraiment insupportable. Quelque part, ça me démolit complètement ».

« Parfois, j’ai peur de devenir folle, surtout quand je suis fatiguée. Plus j’essaie de l’oublier, et plus je pense à elle.

Il y a quelques années, je suis allée consulter une psychologue, à trois reprises. Elle me posait toutes sortes de questions, et elle prenait des notes en me scrutant minutieusement ; comme si j’étais un cobaye.

Après chaque entretien, je me sentais un peu plus mal.

Au dernier rendez-vous, elle m’a demandé de lui parler de ma mère. Je lui répondais spontanément, puis, elle m’a fait la morale.

A un moment donné, elle m’a recommandé d’aller voir un médecin, dont le cabinet se trouvait dans le même immeuble.

Je m’y suis rendue illico. Le médecin m’a prescrit des anxiolytiques. Ça m’a apaisée un peu pendant quelques semaines, puis ça ne faisait plus vraiment effet. Malheureusement, j’étais devenue accro à ces cachets ; j’en prends jusqu’à maintenant.

Mais, je ne suis jamais retournée chez la psychologue. Elle ne m’apportait rien, et, elle était aussi envahissante que ma mère ».

« Je me rappelle un jour, quand mon père est resté à la maison, je ne sais pas pourquoi. Je crois qu’il n’avait plus d’argent pour sortir.

Il avait l’air désabusé. Je voyais bien qu’il se sentait coincé. Il me dévisageait de façon glaciale et hostile, et, il me lançait des regards noirs. C’était comme s’il me détestait pour une raison qui m’échappait. Ma mère tournait autour de nous, comme pour empêcher qu’on se parle.

Elle me regardait d’un air affolé.

Le soir, elle m’a frappée, je ne sais plus pourquoi, puis, elle m’a privé de dîner, avant de m’envoyer au lit.

Petite, je passais le plus clair de mes journées dans la cuisine, avec ma mère qui me grondait. Mais, le plus souvent, elle se murait dans un silence morne.

Quand je pleurais, c’était la raclée ou le coin pendant des heures.

Quand mon père partait, c’était sans m’adresser la parole, et sans même me regarder.

Il me traitait avec une indifférence qui était pire que la haine.

Ce que je sais, c’est que je me retrouvais toujours seule avec ma mère.

Avant de partir de la maison, j’aurais voulu dire quelque chose à ma mère, … ».

FF : Oui ?

Après quelques instants d’hésitation, elle dit : « Mumm. J’aurais voulu lui dire qu’elle me respecte et qu’elle me fiche la paix ».

La position du moi

On observe ici une incapacité du sujet à parvenir à une solution de compromis, une oscillation entre des options extrêmes, en l’occurrence quant à l’alternative radicale entre l’isolement total et partager sa vie avec quelqu’un d’autre.

Tout se passe comme si son entrée dans l’âge adulte, et notamment sa vie de couple avait révélé une carence au niveau des coordonnées narcissiques.

Mais, c’est surtout son divorce qui semble avoir déclenché l’effondrement des assises moïques, occasionnant l’intrusion de l’Autre non métaphorisé, ce qu’illustre la présentification objectale (scopique) via le vécu menaçant du regard d’autrui et la crainte d’être observée.

Dès lors, l’angoisse se manifeste sur un mode persécutoire.

Cet éprouvé semble renvoyer au délogement du moi de sa position habituelle, correspondant à son tour à l’actualisation d’une faille symbolique.

Cette défaillance paraît être confirmée par la honte que ressent Sophie à l’égard de ses troubles.

La difficulté qu’elle éprouve à reconnaître son propre désarroi correspond à un mécanisme défensif secondaire, consistant à dénier la réalité de son symptôme, c’est-à-dire celle de ses propres productions psychiques.

La composante surmoïque

 

Sur le plan symptomal, la sévérité surmoïque paraît avoir augmentée dès son départ de la maison parentale.

Le vécu de Sophie semble traduire les conséquences d’une véritable offensive surmoïque à l’encontre du moi. Des impressions effrayantes, insubordonnées à l’emprise du moi, entravent le cours des représentations conscientes. Or, la teneur persécutoire de ces sensations corrobore leur provenance surmoïque. Cette instance présente ici un caractère assez féroce.

Enfin, la fonction expiatoire de ces perceptions alarmantes ne dévoile ici que le versant négatif du surmoi, en tant que lieu de sanction. L’idéal du moi ne se manifeste que de manière implicite, comme référent sous-tendant les jugements prononcés par l’instance répressive.

 

Eléments de l’histoire subjective

Certains éléments de l’anamnèse renvoient à l’assomption subjective de l’attente maternelle, c’est-à-dire à la prise du sujet dans le désir de la mère.

L’on pourrait déduire de la déclaration de Sophie (« J’aurais voulu lui dire qu’elle me respecte et qu’elle me fiche la paix ») qu’elle ne parvient pas à se positionner en tant que sujet face à sa mère.

Par ailleurs, le discours de Sophie permet d’inférer que le père n’occupe guère de place dans le désir de la mère. Par conséquent, les facteurs d’une défaillance de la fonction séparatrice de l’instance tierce semblent ici être réunis. Tout paraît indiquer que Sophie, n’ayant localisé aucun autre objet qu’elle-même dans le désir de la mère, a insuffisamment entériné les conditions de la castration symbolique.

Cette fragilité sur le plan de la première étape de la constitution du sujet nous paraît susceptible d’avoir facilité la résurgence d’une angoisse archaïque – en tant qu’affect lié à l’intrusion massive d’éléments pulsionnels, non métaphorisés, dans l’espace du conscient.

 

La position du sujet

 

L’actualisation de la position subjective de Sophie se caractérise par trois sortes de mécanismes complémentaires, à savoir les mesures coercitives d’ordre surmoïque ; la présentification de l’objet a sous forme d’angoisse ; enfin les constructions imaginaires consistant à lier l’angoisse à des objets extérieurs au sujet.

Le symptôme relève globalement de l’actualisation d’une défaillance symbolique. Ainsi, loin d’être limités par l’ordre symbolique, l’affect le plus pur, qu’est l’angoisse, se trouve désormais orienté – par le biais d’un processus imaginaire – sur la figure d’autrui.

Le vécu de Sophie traduit un vacillement des limites de la position subjective, renvoyant ici au déclenchement d’un positionnement à une place d’objet.

L’enjeu théorique sous-jacent à cette problématique ne saurait être résolu qu’en supposant soit un déclenchement partiel de la faille structurelle, soit une structuration relative du psychisme.

 

Régression fusionnelle

L’élément fusionnel, accompagné d’un sentiment d’être figée dans l’irréel, domine le tableau clinique.

Dans une optique diachronique, l’on pourrait émettre ici l’hypothèse d’une régression vers le noyau fusionnel, concernant le rapport primitif d’avec la mère.

Cette supposition d’un positionnement subjectif dans l’espace fusionnel se trouve corroborée par les fantasmes de pénétration par le regard d’autrui ainsi que par l’indistinction relative entre soi et les objets extérieurs.

Par ailleurs, la conception d’une régression du fonctionnement psychique aux mécanismes primaires, voire originaires, nous paraît être confirmée par la survenue d’angoisses archaïques et par la délocalisation de la position moïque.

 

Sophie semble s’insurger contre l’idée de souffrir de troubles psychiques.

Si ce refus s’est d’abord transformé en désespoir, il a finalement débouché sur le désir de guérir, qui s’est avéré un puissant moteur dans le travail thérapeutique.

La thérapie de Sophie s’est déroulée en deux étapes sur une durée de deux ans et demi :

La première étape, s’étendant sur une période de six mois, à un rythme de trois séances hebdomadaires d’un quart d’heure, consistait à permettre au sujet de se familiariser avec un cadre, et, par voie de conséquence, de réintégrer une certaine distinction entre les espaces respectifs du conscient et de l’inconscient.

Ces sessions visaient non pas à faciliter l’accès à l’inconscient, mais uniquement à contenir les productions inconscientes.

Au cours de la deuxième phase thérapeutique, à une cadence de cinq séances hebdomadaires d’une heure pendant deux ans, et fondée sur un traitement d’inspiration psychanalytique, j’ai pu établir les fins de séance selon les besoins de la scansion en tant que moment signifiant de la représentation du sujet.

Durant cette partie de la cure, j’ai découvert l’ancrage du symptôme dans la relation précoce du sujet à la mère.

En actualisant la position d’objet, le divorce semble avoir occasionné une régression à ce moment archaïque où le sujet ne peut se situer qu’en référence au désir de la mère.

Tout se passe comme si le sujet avait entériné les effets de la métaphore paternelle à la fois à travers la rigueur du cadre et à travers l’exploration du noyau fusionnel, lui permettant de prendre la mesure de son positionnement à une place d’objet.

Après la disparition des principaux symptômes (i.e. les foulées d’angoisse non métaphorisée, et la peur d’autrui), Sophie a fini par se réapproprier sa propre histoire et, corrélativement, son désir et sa position de sujet.

 

Réflexions topiques

Le cas de Sophie semble corroborer notre hypothèse supposant le statut potentiellement structurant de la phobie.

Car, on peut se demander si, en l’absence de ce symptôme, la carence paternelle n’aurait pas débouché sur une conjoncture psychotique.

En effet, tout semble indiquer que la phobie aura permis au sujet de pallier à un défaut symbolique, et de se protéger d’un réel irreprésentable.

D’ailleurs, pour diriger cette cure, il me fallait montrer une grande retenue ; rester attentivement et constamment à l’écoute de mon éprouvé contre-transférentiel ; c’est-à-dire prendre beaucoup de précautions avant de déconstruire ce qui semblait protéger le sujet de la psychose, à savoir son symptôme phobique.

Enfin, les données cliniques paraissent établir que Sophie a atteint, de manière satisfaisante, l’objectif analytique, tel qu’il a été défini ainsi par Freud, puis Lacan : « À la fin de l’analyse, « là où était le Ça, le Je (selon J.L.) – le Moi, selon S.F. – doit advenir ».

Bibliographie

  1. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966.
  2. Bruno, « Le tour de force du poète », dans La passe, Toulouse, PUM, 2003.
  3. Lacan, « Radiophonie », « Télévision », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001.
  4. Lacan, Le séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994.
  5. Freud, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1979.
  6. Freud, « Angoisse et vie pulsionnelle », dans Nouvelles conférences de psychanalyse, Paris, nrf-Gallimard, 1986.
  7. Bergeret, La pathologie narcissique, Paris, Dunod, 1996.
  8. Birraux, Les phobies, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », n° 2946, 1999.

J.-L. Gaspard, Le refus scolaire, thèse de psychopathologie, sous la direction de M.-J. Sauret, université de Toulouse II le Mirail, soutenue le 8 décembre 2001.

  1. Bruno, « Le complexe paternel, le masque et la toile », dans P. Bruno et M.-J. Sauret, Problèmes de psychanalyse, Association de psychanalyse Jacques Lacan, 2003.

 

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